Avro Avian biplan

Crash du biplan Avro Avian au Sahara en Avril 1933

 

Sahara mortel

 

Dans les documents de carrière que m’a laissés le général Aubry, un de nos grands anciens (Promotion Maréchal Lyautey 1937), sous les ordres duquel j’ai servi, je découvre la narration d’un évènement poignant, qui a eu lieu au Sahara et qui mérite d’être exhumé de son sommeil d’archives.

En 1962 – 1962, la Direction de la Gendarmerie avait créé en Algérie, un « Groupement de Gendarmerie autonome du Sahara », formant Corps, et dont le PC se trouvait à Reggane, en plein coeur du Sahara. Il s’étendait sur un territoire de deux millions de km2, soit la superficie d’un quadrilatère carré d’environ mille quatre cent quatorze kilomètres de côtés.

Or c’est le 15 février 1962, qu’une patrouille du Groupement de Gendarmerie précité, découvre fortuitement à 300 kilomètres, au sud de Reggane, en un point situé à 0°20 de longitude Est -24°30 de latitude Nord, le corps d’un aviateur britannique: le capitaine William Lancaster, né en 1898. Cet officier avait tenté en avril 1933, d’effectuer un raid Londres – Le Cap. Victime d’une panne de moteur, il avait trouvé la mort près de son avion le 12 avril 1933.

Les gendarmes sahariens furent frappés par ce spectacle saisissant: vingt neuf années après l’accident, gisaient dans les sables sahariens, le biplan monomoteur, à fuselage et ailes entoilés, le tout en parfait état de conservation , ainsi que son infortuné pilote.

Les militaires de la gendarmerie découvrent accroché à l’empennage ,le livre de bord dans lequel, avec un sang froid très britannique, le malheureux pilote a noté ses impressions jusqu’à son dernier souffle.

Voici les extraits du livre de bord du capitaine William Lancaster.

 Jeudi 13 avril 1933, 1er jour. Le crash

« Je viens d’échapper à une mort terrible. Pourquoi? Mon premier acte a été de me mettre à genoux, pour remercier Dieu et le supplier de m’assister dans ma grande détresse. C’est arrivé ainsi; je volais au compas, droit en direction de Gao, quand quelque chose s’est détraqué. Le moteur a toussé et s’est arrêté. Il faisait nuit noir, pas une lune dans le ciel (environ 2h15). J’ai voulu poser l’avion doucement, mais j’ai heurté le sol. L’avion a rebondi et je me suis retrouvé la tête à l’envers dans le cockpit. Je ne sais pas combien de temps je suis resté évanoui. Il y avait une atmosphère terrible dans ma minuscule prison avec l’essence qui coulait. En tâtonnant et en creusant le sable avec mes ongles, je me suis frayé un chemin vers l’extérieur. Mes yeux étaient pleins de sang. Cependant j’ai pu les ouvrir. Ma première pensée: l’eau a été perdue. Non, grâce à Dieu – il y en avait 9 précieux litres- de quoi vivre plusieurs jours. 

Je me sens épuisé, mais je dois garder ma tête à tout prix. J’espère que les français me rechercheront, mais il sera difficile de me retrouver, car je suis en dehors de la piste. J’ai pensé à me diriger vers la piste, mais je dois resté collé à l’avion…Vais essayer de vivre avec un demi litre d’eau par jour. J’ai des doutes . Je prépare de la toile prise sur l’avion pour allumer un feu cette nuit. Fasse Dieu, qu’il soit vu. C’est difficile de lutter contre l’envie de boire, mais je le dois. La vie elle-même dépend d’un strict rationnement. J’espère que je ne vais pas devenir aveugle. En nage et épuisé. Je peux tenir aussi longtemps que possible. Je peux maintenant très bien me rendre compte que la durée de cette agonie dans le désert du Sahara va me paraître aussi longue que ma vie toute entière. Suis-je en train d’expier quelques méfaits sur cette terre? Je ne veux pas mourir. Désespérément.

 

Vendredi Saint 14 avril . 2ème jour. De l’eau!

Le jour, il fait si chaud qu’on se croirait dans un four. La nuit, j’ai besoin de tous les vêtements que je possède. Le matin, mes pensées sont allées vers ceux qui me sont proches et chers…Quelle tentation de prendre la bouteille d’eau. Quel pur nectar elle contient! C’est mon unique désir pour le moment: de l’eau!, de l’eau! de l’eau!

 

Samedi 15 avril. 3ème jour. Rester vivant!

Je dois maintenant conserver chaque parcelle d’énergie pour rester vivant, encore trois ou quatre jours, dans l’espoir  d’être trouvé… La chaleur du soleil est épouvantable. 

 

Lundi 17 avril. 5ème jour. Pas d’air

Pas un souffle d’air, je suis résigné à la mort. S’il doit en être ainsi, je me résigne à mon destin. Je vois que je ne serai pas sauvé à moins d’un miracle…

 

Mardi 18 avril. 6ème jour. Le doute

Peux tenir encore aujourd’hui – mais des doutes pour demain….A moins que les choses n’en restent là…

 

Mercredi 19 avril. 7ème jour. Plus d’eau

Mon eau sera épuisée aujourd’hui. Je ne peux pas faire durer plus longtemps. Ce n’est qu’une question de quelques heures, et – ne plaise à Dieu- une fin rapide. Ma mère chérie, console mon père…Je garde la tête haute jusqu’à la dernière minute d’espoir…

 

Jeudi 20 avril. 8ème jour. La fin de grâce!

Ainsi le début du 8ème jour vient de poindre. Je n’ai plus d’eau. Pas de vent. J’attends patiemment. Viens vite, de grâce! la fièvre m’a torturé cette nuit. J’espère que vous aurez mon journal entier…Bill »

∼∼∼∼∼

Tel est le bouleversant message d’un homme qui, avec une lucidité parfaite, seul avec Dieu dans une solitude absolue, a vu la mort venir à lui implacablement, et qu’il a accueillie avec la forme la plus élevée du courage.

Le commandant du « Groupement Autonome de Gendarmerie du Sahara » a fait des recherches en 1962, après avoir pris connaissance de ce journal posthume. Les archives administratives étant méticuleusement conservées, même au Sahara, un compte rendu avait été établi le 8 mai 1933, par le capitaine chef de l’annexe du Touat Gourara, et le rapport de l’adjudant chef du poste de Reggane.

Ces documents indiquent que le capitaine Lancaster, venant d’Oran, s’est posé vers 11 heures du matin le 12 avril 1933. Paraissant exténué, il avait décidé de faire le plein de ses réservoirs (plein effectué avec de l’essence contenue dans des fûts de 200 litres probablement non étanches au sable), et de repartir le lendemain matin. Le chef de poste lui ayant rappelé l’interdiction de survoler le Sahara la nuit. Mais finalement, bravant l’interdiction, il avait à l’insu de tous, repris un vol en direction de Gao à 18h30. Naturellement, le chef de poste de Reggane avait avisé télégraphiquement le chef de cercle de Tombouctou de ce départ, et apprenant que l’avion n’était pas arrivé à destination, avait donné l’alerte et aussitôt déclenché des recherches.

On peut constater le sérieux et l’efficacité de notre Administration Française, en charge des territoires aussi isolés que le Sahara. Les moindres faits concernant la sécurité et la vie des ces terres lointaines, étaient notés et archivés en 1933.

Cet accident dans lequel mourut ce malheureux et bien imprudent officier de sa Gracieuse Majesté, n’est pas sans rappeler le crash de l’avion dans lequel périrent le général Laperrine et ses compagnons en mars 1920, dans ce même Sahara, près du puits d’ Anesbaraka.

Avant de mourir, le général Laperrine avait murmuré à ses compagnons d’infortune : » On croit connaitre le Sahara, on croit que je le connais; personne ne le connait. Je l’ai traversé dix fois, et j’y reste la onzième. »

 

Témoignage reçu de Michel Boeuf-Gaymard (Promotion Laperrine 1956-1958)

 

 

 

 

 



Taille du texte
Contrast